Les pièges de la traduction en Inde

« Les traducteurs sont des dilettantes qui écrivent comme des bouchers ou des bouchers qui trempent leur plume dans de l’eau de Cologne », aurait dit Jean-Paul Sartre d’après la traduction faite par The Economic Times, principal quotidien économique indien écrit en anglais.

Une opinion que ne partage pas le ministère indien des Affaires étrangères qui incite ses fonctionnaires à perfectionner leurs compétences en interprétation simultanée.

La raison est évidente : durant leurs tournées à l’étranger, le Premier ministre, Narenda Modi, et le chef de la diplomatie indienne, Sushma Swaraj, préfèrent parler le rashtra bhasha (ce qui signifie « langue nationale ») plutôt que l’anglais qui est considéré comme la lingua franca de la diplomatie.

Pour ne pas donner à leurs hôtes l’impression de parler chinois quand ils abordent des sujets sérieux, Messieurs Modi et Sushma ont veillé à ce que les fonctionnaires du ministère indien des Affaires étrangères suivent des cours intensifs en langues étrangères, dont le russe, le français, l’arabe, l’espagnol et le mandarin.

« À Rome, parle comme les Romains » est certes un conseil judicieux. Toutefois, l’interprétation est une opération délicate. C’est le constat qu’a tiré le présentateur sur la chaîne de télévision locale qui a confondu le nom « Xi » du président chinois avec le chiffre romain XI et a ainsi affublé le dirigeant chinois du nom de « Eleven Jinping » (Onze Jinping).

Le pire est à craindre lorsqu’un traducteur, aussi compétent soit-il, sera appelé à traduire le charabia du Premier ministre indien connu pour son penchant prononcé pour les allitérations et les acronymes….

 

ET Bureau. India shouldn’t get lost in translation, in The Economic Times, https://economictimes.indiatimes.com/magazines/panache/india-shouldnt-get-lost-in-translation/articleshow/65521160.cms?utm_source=contentofinterest&utm_medium=text&utm_campaign=cppst, August 23, 2018.

 

Quand les alertes d’ouragan sombrent dans la traduction…

En l’absence de traduction, la vie des Floridiens, qui ne maîtrisent pas l’anglais, a été mise en péril lors du récent passage dévastateur de l’ouragan Irma.

Aussi étonnant que ceci puisse paraître, l’anglais n’est pas parlé par 72,8% des habitants de la Floride dont 64% parlent l’espagnol, c’est ce qu’a révélé une enquête récente menée par l’« American Community Survey » (enquête communautaire américaine du Bureau du recensement des États-Unis)

La traduction devient donc indispensable pour transmettre des informations vitales en situation de catastrophe naturelle notamment pour les organismes de premier secours qui fonctionnent en anglais.

Ainsi, 200 traducteurs professionnels volontaires de l’Association Translators Without Borders (Traducteurs Sans Frontières), une ONG internationale siégeant à Danbury dans le Connecticut,  ont été mobilisés  pour traduire rapidement les messages transmis en anglais via Facebook et Twitter vers l’espagnol, le créole haïtien, le français et le portugais.

Cependant, 6 à 10 % des traducteurs et interprètes aux Etats-Unis vivent sur la trajectoire d’Irma et en ont été sévèrement affectés.

À défaut de traducteurs humains, les mémoires de traduction ont dû intervenir. Ces bases de données constituées de phrases traduites précédemment en situation de catastrophes naturelles par « Translators Without Borders » et partagées avec la Fédération Internationale de la Croix Rouge ont servi pour couvrir les situations récurrentes.

Néanmoins, la non traduction des informations spécifiques, comme savoir où aller, quand, et comment, a entraîné la mort des personnes sinistrées. Ainsi, même si le site Web de la division de Floride de gestion des urgences (FloridaDisaster.org) diffuse des mises à jour des conditions météorologiques en anglais, français, espagnol et allemand, la liste des refuges disponibles n’était disponible qu’en anglais. De plus, les versions traduites du site sont truffées de liens brisés. Et pour cause : la balise IFrame utilisée est incompatible avec le programme de traduction automatique Systran qui n’arrive pas à y identifier les mots.

En definitive, qu’elle soit humaine ou automatique, la traduction n’a pas réussi à transmettre à 100% les alertes aux victimes. Une bien triste situation paradoxale : les catastrophes sont par définition naturelles, autrement dit incontrôlables, alors que ce qui ne l’est pas est l’augmentation du nombre de victimes par manque de traduction…

Terena Bell, When Hurricane Warnings Are Lost in Translation, in The Atlantic, https://www.theatlantic.com/science/archive/2017/09/irma-prep-without-english/539277/, 8 September 2017.