Gemmayzé, une histoire d’espoir

Meurtri et démoli ensuite apaisé puis réconcilié, le quartier Gemmayzé est désormais la destination phare de Beyrouth. Situé en plein cœur de la ville, le quartier a réussi à se forger une réputation de fête et de joie. Voici l’itinéraire d’une rue qui a su panser les plaies d’une guerre qui aurait pu l’étouffer.

« Gemmayzé c’était l’enfer. Traverser le quartier ou même passer près de la région était une mission suicide. Il fallait être fou pour s’y aventurer», affirme Samia 70 ans, ancienne habitante du quartier.
Pourtant  avant 1975, c’était un quartier paisible et calme où il faisait bon vivre. Et puis un jour tout a changé. « Au début de la guerre nous avons fui. Au retour, c’était le choc. Tous nos repères avaient disparu. On ne reconnaissait plus les lieux, il régnait une sorte d’atmosphère lugubre qui rappelait la mort», déclare-t-elle. Au début des affrontements de 1975, et à cause de son emplacement, le quartier subira les attaques des deux clans opposés. Pendant plus de quinze ans, il sera  témoin des pires atrocités de la guerre ; francs tireurs, miliciens et guerriers se partageront ce fief qui deviendra rapidement synonyme de mort.

 

« Gemmayzé c’était l’enfer. Il fallait être fou pour s’y aventurer.»

 

Photo très rare de la rue Gemmayze, alias Rue Gouraud, datant de 1925. Crédit image : http://oldbeirut.com/post/29035259580/gemmayzeh-1925

Photo très rare de la rue Gemmayzé, alias Rue Gouraud, datant de 1925.
Crédit image : http://oldbeirut.com/post/29035259580/gemmayzeh-1925

« Même avec la fin du combat et au début des années 1990, il nous était très difficile de nous réconcilier avec cette rue. On était méfiant lorsqu’on y passait, il y avait beaucoup de souvenirs, la blessure était toujours vive», raconte Antoine, habitant de la région. Les canons se vident et se taisent, mais la mémoire est toujours vivante. Il faut du temps pour oublier ; ces souvenirs coûtent au quartier des années de délaissement. On ressent la rupture : la rue est sombre et presque déserte.  Pendant près de 10 ans, Gemmayzé conservera les séquelles du combat.

 

La renaissance, un pari risqué     

Ce n’est qu’au début des années 2000 que le quartier commence à renaître de ses cendres. De nouveaux commerces viennent s’installer progressivement ; ils feront oublier au quartier et aux Libanais les traumatismes de la guerre.
« Lorsque j’ai proposé le projet de restaurant/pub à mon entourage on  m’a pris pour un fou. Le centre ville était en pleine reconstruction mais le quartier était toujours aux oubliettes.
A part quelques habitants qui ont eu le courage de revenir, il n’y avait pas grand-chose. Le quartier était chargé d’une histoire que les Libanais voulaient oublier», explique le propriétaire d’un des pubs qui font la réputation du quartier. Il était l’un des premiers à croire à une renaissance et à s’y installer. C’était un pari risqué, mais les Libanais ont été au rendez-vous.

 

Les chantiers florissaient après les quelques débuts timides crédit image : http://ifpo.hypotheses.org/2983

Les chantiers florissaient après les quelques débuts timides
crédit image : http://ifpo.hypotheses.org/2983

Gemmayzé aujourd’hui : Une destination huppée et branchée
« On y va souvent, c’est l’une des meilleures adresses de la ville. On s’amuse, on prend un verre, on dîne et on danse jusqu’à l’aube. Bref à Gemmayzé on s’éclate», affirme Clara 32 ans, fervente adepte du nouveau Gemmayzé.

Les nouvelles enseignes chics .... Credit image : http://blogbaladi.com/fauchon-paris-opening-in-beirut/

Les nouvelles enseignes chics ….
Credit image : http://blogbaladi.com/fauchon-paris-opening-in-beirut/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui plus aucune trace de guerre, de chars, ou de franc-tireur bien au contraire, la rue est sillonnée de restaurants de  cafés, de magasins et même de galeries d’art. Les premiers à investir dans le quartier ont réussi leur pari. C’est aujourd’hui une destination très prisée, qui a donné sa réputation à la mythique night life de Beyrouth. L’escalier Saint Nicolas, qui se situe au cœur du quartier, se décore souvent de toiles et de dessins, et les grandes enseignes françaises (le salon de thé Paul et le pâtissier Fauchon) ainsi que les petits commerces locaux se côtoient. Une renaissance plus que réussie pour la ville, le quartier mais surtout pour les Libanais qui ont réussi à exorciser les démons de la guerre. Désormais, à Gemmayzé on ne meurt plus, sauf d’envie, l’envie de faire la fête et de célébrer la vie.

Le Chef, restaurant libanais
Crédit image : http://www.nogarlicnoonions.com/lebanons-restaurants-hubs-103-gemmayze/

Le Chef … de la paix

« Pendant la guerre, je travaillais au Liban. « Le Chef » était tout simplement le meilleur restaurant de la ville. On y venait quasiment tous les jours pour déjeuner, la cuisine était excellente, l’accueil parfait et on y buvait le meilleur arak de la ville. Que demander de mieux ? », affirme un client français fidèle au restaurant depuis plus de trente ans.
Tout le monde le connaît. « Le Chef » est un des restaurants les plus anciens du quartier, si ce n’est de la ville. Le restaurant offre des plats typiquement libanais, préparés comme à la maison. L’atmosphère est un mélange d’hospitalité libanaise parfaite et de convivialité. On se sent chez des amis. La cuisine y est simple, l’ambiance chaleureuse et accueillante et la clientèle cosmopolite. On y vient pour manger libanais et pour bien manger. Loin d’être intimidé par les adresses branchées et flambant neuves du quartier, le restaurant est toujours populaire et on vient de loin pour goûter à sa cuisine envoûtante. Naturellement, le Chef est et sera toujours aux fourneaux.

 

N.B. Ce reportage a été préparé dans le cadre du cours Reportage dispensé par Mme Elsa YAZBEK CHARABATI. La collaboration entre le cours de Traduction médiatique et le cours Reportage a été lancée durant l’année universitaire 2009-2010.

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ALES au pays des merveilles

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Une partie de l’équipe de l’ALES à l’entrée de la grotte de Kanaan

 

Qui aurait pu deviner qu’une maison des plus ordinaires à Jdeidet El Metn serait en fait le local de l’Association Libanaise d’Études Spéléologiques (ALES) ? Quitter ce local pour suivre l’équipe dans l’une de ses expéditions signifie perdre de plus en plus ses repères pour s’accrocher à d’autres, tout à fait nouveaux et différents, au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans un autre monde, un monde pourtant menacé de mille dangers…

Dans le local, photos au cœur de l’action, manuels de conseils techniques, matériel étrange et souvenirs d’expéditions donnent à tout non-initié un avant-goût d’un monde riche en surprises et en nouveautés. Après avoir rempli ses sacs du nécessaire, l’équipe ne tarde pas à former un convoi. Destination : la grotte de Kanaan à Antélias.

Suite à une escalade d’une dizaine de mètres à l’aide d’une corde, le groupe parvient à la hauteur de la grotte. Les cris des chauves-souris apeurent une novice que le membre actif Rayan Zgheib, un mi-sourire aux lèvres, s’empresse de rassurer : « Les chauves-souris ne s’accrochent pas aux cheveux des filles. Ce n’est qu’un mythe. »

 « C’est un autre monde »,  a constaté l’une des nouvelles initiées, impressionnée…

Première observation : la grotte de Kanaan est bien petite. « Mieux vaut ne pas se fier aux apparences », lance, en connaissance de cause, le membre stagiaire Joseph Chakhtoura. Car après avoir rampé pendant cinq bonnes minutes dans un mince espace vide horizontal entre deux strates, l’équipe aboutit à une seconde chambre de la grotte qui s’avère beaucoup plus spacieuse que la première. Idem pour un second joint de stratification.

 Et pourtant, la grotte de Kanaan est « une grotte pour débutants », selon les dires de Joseph Tabet, président du comité administratif de l’ALES. « Son sol est soit horizontal, soit oblique, explique-t-il. D’autres grottes ont de longs passages verticaux qui requièrent escalade et rappel. Et ne parlons pas des siphons ! »

 Paresseux donc s’abstenir car qui dit ALES dit, entre autres, escalade, rappel, plongée, sessions de secourisme, mais aussi étude scientifique poussée du terrain.

 « C’est un autre monde », constate l’une des nouvelles initiées, impressionnée. « Un autre monde, tu l’as dit ! Mais tu n’as encore rien vu…», répond Badr Jabbour-Gédéon, l’une des fondatrices de l’ALES, avant que le « un autre monde…», rêveur, de Joseph Chakhtoura ne clôture ces propos.

 Et si ALES devait soudain se réveiller ?

 Oui, il existe bien un autre Liban… un Liban que les conflits religieux et politiques quotidiens n’atteignent pas. Il est disséminé un peu partout, dans plusieurs régions, sous forme de grottes, sortes de havres de paix protégés. Ou le sont-ils vraiment ?

 « Nooon ! » rugit de sa voix caverneuse Badr Jabbour-Gédéon, avant de s’empresser de féliciter l’un des novices pour avoir évité de justesse d’écraser une pauvre stalagmite. Et d’expliquer que le fil blanc et rouge délimite une zone sensible qu’il ne faudrait en aucun cas franchir de peur de l’abîmer.

 « Lorsque vous rentrez dans une grotte, ajoute-t-elle, vous y introduisez des bactéries qui ne devraient pas y être. Vous lui faites du mal, que vous le vouliez ou non. Ne causez donc pas encore plus de dégâts inutiles ».

 En l’absence de réglementations gouvernementales, toute personne peut accéder aux grottes. Le fil blanc et rouge de l’ALES est donc la seule mesure de protection que cette Association a pu mettre en place jusque-là afin de pousser tout aventurier à penser avant de piétiner les stalactites et stalagmites inconsciemment ou de les casser sciemment.

 « En tout cas, explique le membre actif Samer Amhaz, l’ALES n’était jusque-là pas très ouverte au public de peur que les grottes ne soient vandalisées une fois leur emplacement découvert par certains novices. Aujourd’hui, par contre, l’Association est plus ouverte aux nouveaux membres par souci de continuité. »

 « Vous êtes la nouvelle génération de l’ALES, dit Badr Jabbour-Gédéon avec fierté à la jeune équipe qui l’entoure. Ce sera à vous de protéger le patrimoine sous-terrain. L’avenir de la spéléologie au Liban est entre vos mains. » Les apprentis spéléologues, assoiffés d’aventures dans ce pays des merveilles, ne se font d’ailleurs pas prier…

Joséphine Canaan

N.B. Ce reportage a été préparé dans le cadre du cours Reportage dispensé par Mme Elsa YAZBEK CHARABATI. La collaboration entre le cours de Traduction médiatique et le cours Reportage a été lancée durant l’année universitaire 2009-2010.